jeudi 21 juillet 2011

La citation du jeudi


Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C'est un sentiment si complet, si égoïste que j'en ai presque honte alors que la tristesse m'a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l'ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd'hui quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres. 

Françoise Sagan, Bonjour Tristesse, 1954

lundi 18 juillet 2011

Ecrivez-moi, Madeleine


Coup de cœur dans une petite librairie pour ce titre simple, clair et un tantinet désuet. A l'heure où la mode est au titre à rallonge, celui-ci m'a attirée par sa modestie. En y regardant de plus près, ce n'est pas un roman contemporain. Les lettres publiées dans ce recueil datent de 1938 à 1940, mais elles ont été rassemblées et publiées assez récemment. Période assez courte, mais l'échange entre les deux correspondants, Ilo de Franceschi et Madeleine Allain relate une authentique histoire d'amitié, belle, vraie et sincère, comme on en vit rarement, me semble t-il. Pas vraiment échange, puisque nous n'avons principalement que les lettres d'Ilo.
C'est une maladresse de facteur qui donne naissance à cette amitié : Ilo est légionnaire au Maroc. Il s'ennuie et décide d'écrire une lettre au philosophe Alain pour lui demander de lui envoyer des livres. Or la lettre arrive non pas chez Monsieur Alain, mais chez Mademoiselle Madeleine Allain... Celle-ci, émue par la lettre, y  répond, et ainsi naît cette relation épistolaire entre une homme et une femme. Amitié ou amour platonique, on peut se poser la question. Le meilleur qualificatif serait peut-être l'expression "amitié amoureuse". Ils ne se verront jamais (si ce n'est par photos jointes aux lettres), ne se parleront jamais de vive voix. Pourtant ce qui se passe entre eux est fort émouvant, les sentiments et les émotions, les liens tissés, tout ne passe que par les mots. Il la rassure, elle le réconforte. Ils se confient l'un à l'autre, se donnent des conseils de lecture (au passage, j'en ai noté quelques uns), se racontent les petites anecdotes de leur quotidien, les moments d'ennui et de souffrance liés à la solitude au Maroc pour Ilo, la grippe, le paludisme... le début de la guerre et les changements que cela entraîne dans la vie personnelle de Madeleine. Et puis des envolées lyriques, des réflexions sur la vie, l'espérance, l'être humain, la beauté des paysages.
La correspondance s'interrompt brutalement, nous apprenons dans la post-face rédigée par Madeleine Allain que celle-ci n'a plus voulu poursuivre "pour ne pas blesser son compagnon d'alors". Mais elle a gardé précieusement ces lettres, comme un trésor de jeunesse. Beaucoup de nostalgie aussi dans ce livre... car les lettres sont belles, les mots bien choisis avant d'être apposés sur la page, le style élégant. Quelque chose de surannée qui nous rappelle que l'écrit est important, qu'écrire une lettre est aussi un véritable exercice de style.
A l'heure où on utilise les mots et l'écrit pour tout, avec internet, ce soin apporté à l'écriture, ce goût du bien écrire et des belles lettres laisse songeur.

Quelques extraits :

Chère Madeleine,
Chère, Très chère Madeleine,

   Je suis votre ami - et, dans le creux de sable qui va me servir d'abri cette nuit (nous sommes depuis des siècles en tournée de reconnaissance - et impossible d'écrire : pardonnez donc le télégramme - horreur ! - qui était le seul moyen de vous dire combien j'étais près de vous), c'est avec vous que je vais attendre la naissance de la nouvelle année.
   Douce Madeleine : entendez-vous mes souhaits faire une guirlande de rires autour de votre santé qui revient ?
[...]
  Et je voudrais répondre loyalement à la question que votre bouche vient de me poser à l'oreille. Si je suis heureux ? Madeleine, faut-il se demander ça ? [...]

Bien chère Madeleine,
Deux lettres, ce soir, douces et amies comme tout est doux ce qui me vient de vous. Et, ce matin, une de moi est partie vers votre adresse de Paris. A cette heure, étouffée dans un espace trop petit pour le tant d'affection qu'elle enferme, elle est quelque part dans le bled en train de songer à l'accueil que rue Saint-Sulpice va lui réserver.

mardi 12 juillet 2011

First one


Et oui, je me suis inscrite à mon premier challenge, organisé par lili  du blog Des livres et moi .
Le logo est vraiment très chouette et donne un air de vacances... Rendez-vous autour du 20 août pour les fameuses nouvelles.
Je n'ai pas encore sélectionné mon recueil, mais ce sera certainement un auteur américain. Salinger, Carver, Yates ou Cheever... ils excellent tous dans cet art si délicat et si subtil. Le choix va être difficile.

Le fameux logo :

vendredi 8 juillet 2011

La citation du jeudi... (mais vendredi)



Lire, regarder et admirer.
Réunissez la matière apparente de la mie de pain blanc, du lait, de la poudre de talc, et de l'eau, mélangez et faites de cela un excessif mausolée, faites-y une béante entrée de porte, comme pour un escadron de cavalerie, mais où n'entra jamais qu'un cercueil. N'oubliez pas les si inutiles fenêtres de treillis en marbre (car la matière, dont tout l'édifice est fait, est un marbre extrêmement délicat, exquis, et comme souffrant, fait pour la plus prompte dissolution, et qu'une pluie fondra le soir même, mais qui se tient intact et virginal depuis trois siècles, avec son agaçante et troublante structure de bâtiment-jeune fille). N'oubliez pas les inutiles fenêtres de marbre où la si intensément regrettée, la regrettée du Grand Mogol, de Shâh Jehân, pourra venir se présenter à la fraîcheur du soir.
Malgré ses ornements rigoureux, purement géométriques, le Taj Mahal flotte. Le fond de la porte est comme une vague. Dans la coupole, l'immense coupole, un rien de trop, un rien que tout le monde éprouve, quelque chose de douloureux. Partout une même irréalité. Car ce blanc n'est pas réel, il ne pèse pas, il n'est pas solide. Faux sous le soleil. Faux au clair de lune, sorte de poisson argenté bâti par l'homme, avec un attendrissement nerveux.
Henri Michaux, Un Barbare en Asie, ed. Gallimard,1933-1967



Le Taj Mahal à Agra, avril 2011



dimanche 3 juillet 2011

Les Chaussures italiennes




Invitée d’honneur du dernier Salon du Livre : la littérature scandinave. Cela a été l’occasion d’entendre parler de nombreux auteurs que je ne connaissais pas, sinon de nom. Ma première rencontre avec cette littérature se fera avec l’écrivain suédois Henning Mankell, dans ma tête, un auteur affilié au genre du polar.
Pourtant le roman choisi n’en est pas un. Les Chaussures italiennes, c’est l’histoire d’un homme, l’histoire d’une vie d’homme. Banal ! Mais pourtant ce n’est bien que ça… allez, un peu plus de détails : l’histoire d’un homme au passé trouble et mystérieux, sur lequel on en apprendra plus au fur et à mesure du roman, par émiettement. Fredrik a 66 ans, il vit reclus et seul sur son île coupée du monde et inaccessible, surtout pendant les longs mois d’hiver. Ses habitudes semblent inébranlables : se baigner dans son trou de glace tous les matins, quelle que soit la température extérieure, la visite quotidienne du dérangeant et curieux facteur et écrire dans son journal. Mais pas ce qu’il ressent, non, juste le temps qu’il fait, des notes brèves :
« Jaseurs disparus, lard abandonné.
Six degrés au-dessous de zéro. »
Un matin, une femme accompagnée d'un déambulateur arrive au bout de l’île. C’est Harriet. Son premier amour, peut-être même sa seule vraie histoire d’amour. L’arrivée de cette femme, aimée puis lâchement abandonnée quarante ans plus tôt, va tout bouleverser dans la vie de Fredrik… Successivement, cet homme des cavernes va croiser le chemin de trois femmes qui vont le bousculer, le faire réagir, lui demander de se remettre en question, lui faire comprendre qu’il est peut-être temps maintenant de sortir de son trou de glace et de réfléchir au passé qu’on ne peut pas fuir éternellement, qui tôt ou tard vous rattrape. Et ces quatre personnages vont défiler devant nous, tous un peu cassés par la vie, un peu fantasques et rêveurs, pas tout à fait en adéquation dans ce drôle de monde. Mais qui continuent quand même à vivre dans ces vastes étendues de forêts et de lacs gelés, froides, désertes de vie humaine, où la nature prend facilement le dessus.

C’est un beau roman, alliance de douceur et de violence. Le silence règne, l’écriture correspond à ce paysage, le rythme est plutôt lent. Lent mais pas long, pas de place pour l’ennui. Lecture calme, ce n’est pas la foule, ni la multitude. C’est la vie, la mort, la maladie, l’amour, les promesses qu’on ne tient pas, les erreurs qu’on ne peut pas effacer, les blessures difficiles à panser.
Et une belle anecdote au milieu du roman pour expliquer ce titre qui demeure longtemps énigmatique...