mardi 25 octobre 2011

La solitude des nombres premiers

Ce roman suit le parcours chaotique de deux êtres blessés et meurtris, depuis l'enfance jusqu'aux premières années de l'âge adulte (si on considère qu'entrer dans cet âge là, c'est vivre à deux, travailler, parler d'enfants...), où on les quitte pour les laisser vivre leur vie... espérant pour eux qu'elle sera un peu plus apaisée. Et oui, la force de ce roman, ce sont ces deux personnages, rendus tellement vivants qu'on croit en eux, et qu'on a envie de le voir heureux dans un avenir hypothétique, tout de papier bien sûr. (A préciser qu'ils ne sont vraiment pas tombés sur le lot "bonheur et douceur de vivre" dans leur package naissance).


Ces deux-là, ce sont Mattia et Alice,  qui semblent être nés pour souffrir, mais aussi se rencontrer et s'aimer dans ce vaste univers chiffré. Tous deux sont ces nombres premiers : 
Les nombres premiers ne sont divisibles que par 1 et par eux-mêmes. (...) Les mathématiciens les appellent premiers jumeaux: ce sont des couples de nombres premiers voisins, ou plutôt presque voisins, car il y a toujours entre eux un nombre pair qui les empêche de se toucher vraiment. Des nombres tels que le 11 et le 13, tels que le 17 et le 19, le 41 et le 43. Si on a la patience de continuer, on découvre que ces couples se raréfient progressivement...Mais au moment où l'on s'apprête à baisser les bras, découragé, on déniche deux autres jumeaux, serrés l'un contre l'autre...
Mais comment s'aimer quand on a perdu très tôt quelque chose d'irréversible, qui vous laisse bancal physiquement pour Alice, affectivement pour Mattia...
Leur drame d'enfance : pour Mattia, la disparition de sa soeur jumelle, pour Alice une chute à skis qui la laissera boiteuse à jamais. L'enfance passe, puis arrive l'adolescence, le moment de leur rencontre... cet âge délicat, à fleur de peau, où il faut apprendre à s'aimer pour aimer, l'âge des premiers émois amoureux, des amitiés, des égarements. Malgré la carapace forgée pour se protéger de toute émotion, ou les rejeter en bloc (mutisme, scarification, anorexie), les sentiments émergent, ils ne peuvent les repousser éternellement. Quelque chose se noue entre eux, une belle amitié qui semble indéfectible, l'espoir que chacun essaie de combler la perte de l'autre, un équilibre encore bien précaire que ces deux écorchés vifs ont trouvé. Mais la vie les sépare un temps. Amitié, amour : on oscille souvent.

Très beau premier roman, pour lequel l'auteur, un physicien de 26 ans, a reçu le prix Strega en Italie (équivalent du Goncourt) lors de sa parution en 2008. Un scientifique doué aussi pour les lettres... il y a comme ça des génies. C'est injuste mais bon... 
Un rythme frénétique, des personnages laminés au scalpel de leurs émotions, de leurs peurs, de leurs blessures. Pas de fioritures dans ce roman, pas de superflu. J'ai grandement apprécié les trois quarts du roman sur l'enfance et l'adolescence des personnages. Parce que décrire l'adolescence, tomber aussi juste dans les émotions toutes fragiles et tremblotantes de cette période, ce n 'est pas si fréquent en littérature. En revanche je suis vraiment réservée sur les dernières parties -Alice et  Mattia devenus "adultes"- j'ai trouvé que les personnages perdaient de leur originalité et de leur épaisseur, on retombe vite des les lieux communs, face à des êtres de papier qui ont un air de "déjà vu". Dommage...

lundi 17 octobre 2011

Deux nouveaux challenges pour passer l'hiver

Moments un peu à part, loin de tout le bruit et de la frénésie du monde qui tourne vite, trop vite. Besoin parfois vital de faire une pause, d'oublier, de s'oublier un peu : LIRE. Et quand le ciel arbore de lourds nuages gris et que les températures baissent vertigineusement,  quoi de plus agréable que de se rouler dans son plaid avec un thé fumant pour s'évader en restant bien au chaud ? C'est la chose que j'aime le plus dans les saisons froides, être au chaud, regarder la neige tomber, ou écouter la pluie et lire. En buvant du thé, parce que je suis une grande tea-addict.

Ces envies de lecture ont été confortées par deux challenges en cours sur la blogosphère qui m'ont attirée :


-  un que je prends en route, un peu en retard, mais j'ai l'année pour l'accomplir : c'est le challenge de la rentrée littéraire, désormais une institution, créé par Hérisson. Le but : lire 1% des livres de la rentrée littéraire 2011, 654 livres publiés, soit 7 livres pour le 31 juillet 2012. Le choix est vaste !
Et de ce pas, je vais commencer en lisant Freedom de Jonathan Franzen, présenté comme "LE grand roman américain de cette rentrée".  Il est certain que mon billet ne sera pas publié tout de suite - quelques 600 pages quand même !




- Le second que je trouve très original d'après une idée de Sophie : ce challenge consiste à lire pour une date précise un livre paru l'année choisie. Au rythme d'un livre (et donc une année) par mois. Je ne suis pas sûre de tenir le défi en participant chaque mois, mais j'espère le faire régulièrement car c'est amusant, et cela va permettre de découvrir ou dépoussiérer certains livres. Pour le premier épisode,  c'est l'année 2010 qui a été choisie. Plutôt gentil... Rendez-vous le 10 décembre !




samedi 15 octobre 2011

La citation du samedi

Quelle semaine ! Très remplie et riche en émotions, alors je n'ai pas eu le temps d'écrire "la citation du jeudi" jeudi. Mais comme j'ai parlé des Raisins de la colère en début de semaine, je voulais vous faire partager un extrait, ce sera donc la citation du samedi... à méditer encore en 2011 :

   Alors des hommes armés de lances d'arrosage aspergent de pétrole les tas d'oranges, et ces hommes sont furieux d'avoir à commettre ce crime et leur colère se tourne contre les gens qui sont venus pour ramasser les oranges. Un million d'affamés ont besoin de fruits, et on arrose de pétrole les montagnes dorées.
   Et l'odeur de pourriture envahit la contrée.
   On brûle du café dans les chaudières. On brûle le maïs pour se chauffer - le maïs fait du bon feu. On jette les pommes de terre à la rivière et on poste des gardes sur les rives pour interdire aux malheureux de les repêcher. On saigne les cochons et on les enterre, et la pourriture s'infiltre dans le sol. 
   Il y a là un crime si monstrueux qu'il dépasse l'entendement.
  Il y a là une souffrance telle qu'elle ne saurait être symbolisée par des larmes. Il y a là une faillite si retentissante qu'elle annihile toutes les réussites antérieures. Un sol fertile, des files interminables d'arbres aux troncs robustes, et des fruits mûrs. Et les enfants atteints de pellagre doivent mourir parce que chaque orange doit rapporter un bénéfice. Et les coroners inscrivent sur les constats de décès: mort due à la sous-nutrition - et tout cela parce que la nourriture pourrit, parce qu'il faut la pousser à pourrir.
   Les gens s'en viennent armés d'épuisettes pour pêcher les pommes de terre dans la rivière, et les gardes les repoussent; ils s'amènent dans de vieilles guimbardes pour tâcher de ramasser quelques oranges, mais on les a arrosées de pétrole. Alors ils restent plantés là et regardent flotter les pommes de terre au fil du courant; ils écoutent les hurlements des porcs qu'on saigne dans un fossé et qu'on recouvre de chaux vive, regardent les montagnes d'oranges peu à peu se transformer en bouillie fétide; et la consternation se lit dans les regards, et la colère commence à luire dans les yeux de ceux qui ont faim. Dans l'âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines.

Les Raisins de la colère, John Steinbeck, Chapitre XXV 

lundi 10 octobre 2011

Tube de l'été

Un coup d'oeil par la fenêtre, le bruit de la pluie sur les vitres... cette fois-ci l'été s'en est bel et bien allé pour laisser place à l'automne, aux jours plus courts, au froid, à la pluie, à la grisaille. Mais pour faire durer encore un peu l'été, il me reste quelques lectures estivales à chroniquer, au moins une.
C'est mon top one, mon tube de l'été, l'incontournable qui m'a accompagnée en train, en voiture, sur les plages et dans les calanques du Sud :  Les Raisins de la colère.  La découverte. Et la claque littéraire ! Attention, chef-d'oeuvre. Enfin ce n'est pas un scoop, Steinbeck ayant d'ailleurs reçu le Nobel en 1962 et ce roman le prix Pulitzer en 1940 (mais on sait aussi que tous les livres primés ne sont pas toujours des chefs-d'oeuvre).
C'est un grand roman, une belle fresque familiale, la "photographie" (de plus de 600 pages, certes) d'une époque clé, tournant entre deux mondes. Après l'industrialisation de masse, après la crise de 29, mais  avant la seconde guerre qui changera encore une fois la donne.

Tom Joad sort de prison, condamné pour homicide. Il marche sur une route de l'Oklahoma pour rentrer chez ses parents, paysans métayers du Midwest. Il fait chaud, l'été semble brûlant, paysage désertique... un vent d'apocalypse souffle dès les premières pages du roman. Lorsqu'il arrive, la maison est vide. Prête à être broyée par les tractopelles. Tom retrouve finalement les siens un peu plus loin, tous regroupés chez son oncle. Ils se préparent à partir vers l'ouest où "on" leur promet du travail pour tous. Le destin des Joad commence...
Dans les années 30, les régions du centre des Etats-Unis, très agricoles, sont dévastées par les Dust Bowl (tempêtes de poussière) qui rendent la terre incultivable. A cela s'ajoutent les conséquences de la crise de 29. Les années sans récoltes ne sont pas tenables. Les banques ne veulent plus prêter d'argent et ordonnent l'expulsion des fermiers. Comme des milliers d'autres paysans, les Joad se retrouvent sur la Road 66, toute leur vie tient désormais dans un camion. Ils partent plein d'espoir, Rose de Saron (la soeur de Tom) est enceinte, ce périple sonne comme une renaissance, un renouveau pour cette famille... Mais cette route devient un parcours du combattant, semé d'embûches. Les Okies deviennent les parents pauvres de l'Amérique et ne sont pas les bienvenus en Californie. Ils dorment dans des camps de fortune, se font exploiter pour seulement espérer nourrir leurs enfants...

Ce roman est un "road novel" (pas certaine que le terme existe) captivant, le lecteur se trouve embarqué sur cette route mythique à bord de la vieille Hudson familiale rafistolée en une sorte de camping-car. La vie et la mort s'affrontent sans cesse, mais il faut toujours continuer, lutter. On est pris avec eux, dans leurs peurs, leurs désespoirs, leurs résistances, leurs coups de colère... "Ma" est un personnage étonnant, la mère nourricière qui porte la famille avec elle, quoiqu'il arrive.
Les chapitres racontant le périple des Joad sont entrecoupés de courts chapitres plus généraux sur la société de l'époque (certains chapitres sont assez illuminés). Tout est vivant, le style incisif, les descriptions justes. Rien en trop et rien ne semble manquer dans ce roman. C'est un témoignage formidable et à mon avis bien précieux, une sorte de documentaire sur l'époque : pour l'écrire Steinbeck a suivi tous ces paysans sur les routes du Centre vers l'Ouest. Son travail est à rapporcher de celui de Dorothea Lange en photographie (illustration de la première de couverture chez Folio).
Le lire en 2011, entre deux crises, lui donne certaines résonances  contemporaines dont on aimerait se passer. Il me semble que dans ce roman, Steinbeck nourrit quand même une certain espoir et une foi solide en l'être humain... et bien là, 70 ans plus tard, je m'interroge sérieusement et me demande bien ce qu'il penserait de la situation actuelle. 

(A noter : j'ai été assez déçue par le film de John Ford, qui, selon moi, a mal vieilli et perd toute la sensibilité des personnages du roman (je pense au pasteur en particulier)).

Dust bowl, 1935, Texas





dimanche 2 octobre 2011

Ouverture # 6

                                                                                



   






Séville, août 2007