vendredi 30 décembre 2011

Sukkwan Island

Ce n'est pas sur une note franchement optimiste que je terminerai l'année 2011 avec cette chronique...

Sukkwan Island, premier roman de l'auteur américain David Vann, qu'il aura mis dix ans à écrire, fait froid dans le dos, c'est rien de le dire. Sentiment de mal-être en refermant ce bouquin. Quelque chose de tellement dérangeant. Un poids, un noeud à l'estomac qui met un peu de temps à se dissiper. Ce n'est pourtant qu'un roman... mais c'est du réel. Les personnages, ce père et ce fils, sont des êtres humains, de papier, certes, mais humains. Et ce père si détestable, lâche et vil...

Sukkwan Island est une île perdue au large de l'Alaska, sur laquelle il n'y a pas grand chose à faire si ce n'est pêcher, chasser et essayer de se protéger contre un environnement hostile (la nature, les animaux...). Jim décide de s'y installer avec son fils de treize ans, Roy, au moins pour une année. Tout semble prévu et organisé : la cabane a été achetée, les provisions sont amenées. Il n'y aura plus qu'à se laisser vivre. Mais on ne se laisse pas vivre ici, on essaie de survivre et d'échapper aux dangers constants.  Et quand on a enfin réussi à revenir vivant d'une promenade "de survie", et bien on s'ennuie au coin du feu. Jim a voulu fuir ses problèmes, avec les femmes surtout, en prenant cette folle décision. Dans ce qu'il pense être son échappatoire, il embarque son fils, bien solide, à qui on ne semble pas vraiment avoir demandé l'avis.
La première partie du roman raconte cette installation et la vie quotidienne des deux hommes sur cette île déserte. Il y a quelque chose d'apocalyptique dans ce paysage, une atmosphère lourde et désolée, un père et son fils seuls au monde... ce début m'a fait penser à La Route. Mais aucune comparaison possible pour la suite. Au fil des pages, Jim se révèle totalement dépressif et fragile, tout n'est pas aussi bien organisé, et il fait supporter à son fils le poids de ses blessures et de ses chagrins. Roy est perdu, ne voit pas comment aider son père et ne sait pas comment réagir. Beaucoup d'empathie pour ce gamin, qui se trouve là, qui réussit à tenir le coup, finalement plus fort que son père. 
Alors je dois avouer que j'ai trouvé cette première partie un peu longuette et répétitive... le récit de la pêche au saumon, puis la chasse aux ours, puis la construction d'un abri etc. ne m'a vraiment pas passionnée. Mais ce rythme lent est à l'image de ce que vivent les personnages. Et on sent également une ambiance de plus en plus pesante, un événement latent. Quelque chose va arriver.
C'est à la page 119 (dans l'édition de poche) que ça se passe. Le bouleversement, le choc, le basculement irrémédiable. Tout s'enchaîne alors très vite dans cette seconde partie. C'est une sorte de descente aux enfers, dans la folie et l'enfermement mental d'un des personnages. En contraste avec cette première partie lente et calme.... Difficile d'en dire plus sans trop en dévoiler. Je vous invite juste à lire le livre, à entrer dans ce drame subtilement construit, amené avec beaucoup d'élégance et de finesse, alors que ce qui se joue fait pourtant partie de l'indicible...

jeudi 22 décembre 2011

La citation du jeudi

Aujourd'hui, un peu de sagesse taoïste :


Le ciel subsiste et la terre dure,
Pourquoi le ciel subsiste t-il, et la terre dure t-elle ?
Parce qu'ils ne vivent pas pour eux-mêmes, 
Voilà qui les fait durer.


Les paroles vraies ne sont pas élégantes ; les paroles élégantes ne sont pas vraies. 

Apprends à écrire tes blessures dans le sable et à graver tes joies dans la pierre. 

Lao Tseu, Tao-tö king, IIIème siècle avant J.C. 




mercredi 21 décembre 2011

En attendant...

Pour patienter, quelques photos de décoration pour s'immerger un peu plus dans l'esprit de Noël, qui ne sera certainement pas tout blanc cette année (c'est triste) :














Et en musique s'il vous plaît, pour la radio des blogueurs chez Leiloona :
Belle chanson de John Lenon qui représente l'esprit de Noël pour moi : la trêve, la paix, la douceur. Malheureusement, l'utopie aussi...




Comme je n'ai pas trouvé la bonne version ni sur Deezer ni sur Groveshark, j'en choisis une autre. Dans la même idée : "Salut à toi repris" par Les Ogres de Barback et Les hurlements d'Léo.

Les deux liens sont en haut à droite ! (Grande aventure pour les intégrer sur le blog !)



mardi 20 décembre 2011

Retard, challenges et autres notes de décembre

Décembre décembre... en attendant de savoir ce que le Père Noël aura décidé de m'apporter parmi ma belle wish list, c'est un peu la course de mon côté pour trouver de quoi contenter tout le monde sous le sapin dans quelques jours. La course aussi professionnellement, mais enfiiiiin ce sont les vacances et je savoure ce temps libre ! Bref un mois de décembre très chargé qui ne m'a pas laissé beaucoup de temps pour bloguer...


Et puis le Père Noël est passé un peu en avance pour me déposer mon premier cadeau : une belle guitare classique qui sonne bien. Je n'ai pas résisté et ai déjà commencé à gratter les petites cordes, mais apprendre un instrument de musique, ça prend du temps ! 

C'est donc avec, ouhhhh shame on me, 10 jours de retard, que je participe au challenge de Sophie : pour cette première session, l'année proposée était 2010.
J'en ai lu deux, mais pour l'instant je n'ai le temps de n'en chroniquer qu'un seul : c'est la bande dessinée de Pénélope Bagieu : Cadavre exquis.


Zoé est une jeune fille menant une vie tout à fait banale, voire tristounette et ennuyante. Ni son boulot, ni sa vie personnelle ne l'épanouissent : et pour cause, elle est hôtesse au salon de l'auto, elle doit donc sourire toute la journée, être aimable, se tenir droite en toutes circonstances, même avec les pires énergumènes qu'elle accueille... Elle vit avec son compagnon, ahum, l'anti-prince par excellence, bon et même sans être fleur bleue, Pénélope a bien forcé le trait sur ce jeune homme : vulgaire, inculte, flemmard, qui passe sa journée en slip dans le clic-clac à attendre sa Zoé, pour ensuite qu'ils se disputent. Bref ça va pas fort pour notre petite Zoé... On attend le changement avec impatience !
Il arrive... Un jour, en traînant un peu des pieds en rentrant du salon de l'auto, elle rencontre un bel écrivain, un peu dandy qui vit dans un grand appartement. Il est en panne d'inspiration, mais la retrouve grâce à sa rencontre avec Zoé. C'est le coup de foudre, la passion amoureuse immédiate, très rapidement elle s'installe chez lui, il écrit de nouveau. Tout va bien, jusqu'à ce que Zoé s'interroge sur la vie très solitaire qu'ils mènent ensemble, leur seul contact extérieur étant pour l'instant l'ex-femme de monsieur (toujours réjouissant n'est-ce pas !), jusqu'à ce que notre écrivain soit tellement omnibulé par le succès qu'il en oublie sa dulcinée... Qui est vraiment Thomas Rocher ?

Pour la première fois Pénélope Bagieu a créé un récit, avec un vrai suspense et des rebondissements assez surprenants. J'aime toujours ses dessins et son graphisme, soigné et piquant. L'évolution de Zoé, d'abord triste, fatiguée, lasse, puis lolita, pleine de vie et enfin épanouie à la fin de la bande dessinée est vraiment réussie ! Mais je pose un grand bémol sur la crédibilité de l'histoire, personnellement j'ai eu du mal à y entrer tant certains détails ne me semblent pas du tout réalistes : Zoé qui n'est jamais entrée dans une librairie devient la muse d'un grand écrivain en panne d'inspiration, soit. Zoé, qui n'a jamais lu un livre, se prend tout à coup de passion pour Belle du Seigneur. C'est beau de découvrir la littérature avec ce titre, mais dans mes souvenirs, je ne pense pas que ce soit le bouquin le plus accessible pour révéler la passion de la lecture... Ces petites incohérences m'ont un peu gênée, mais ça reste une lecture très agréable et drôle ! Je préfère tout de même la Pénélope de Joséphine et de Ma vie est tout à fait fascinante.

Cadavre exquis, c'est aussi une histoire d'amour qui se termine bien (jolie chute d'ailleurs)... ce qui me permet de faire deux pierres d'un coup : le challenge de Sophie, et le challenge amoureux de l'Irrégulière.



mardi 6 décembre 2011

Cher Père-Noël

 En cette période propice à la douceur et aux rêves, où pour une fois les espoirs les plus fous sont permis, chacun peut retrouver son âme d'enfant, l'insouciance et la naïveté de ce mois d'attente...
Aussi ai-je décidé de t'écrire et de t'envoyer ma petite liste pour ce Noël 2011. Je m'accorde encore le droit de rêver et de croire, même si ce n'est plus tout à fait de mon âge...
(Mais ne m'en veux si je copie-colle ma liste à des personnes plus réelles et à peu près susceptibles de réaliser mes souhaits ... je te laisse la charge des plus difficiles à exaucer, en toi je garde confiance !)
J'ai été, me semble t-il, plutôt sage et sérieuse cette année : j'ai payé mes impôts à temps, je n'ai pas eu d'amende, pas commis d'effraction au code de la route, je remplis mon cahier de texte numérique assez régulièrement, certes je me suis faite remonter le bretelles pour les compétences du socle commun pas à jour, mais j'ai agi en conséquence, c'est maintenant chose faite. 
En ces temps de rigueur et de crise, je sais me montrer solidaire, c'est pourquoi je me suis limitée à 10 cadeaux, dont certains sont tout à fait abordables... Un bel effort de sagesse qui, je l'espère, sera récompensé !

1. Une guitare acoustique. Des années et des années que je la demande, qui sait, ce sera peut-être la bonne cette année ! (Si en bonus il y a les cours avec un beau professeur de guitare qui me jouera des airs de fandango, je t'embrasse sur la joue droite, aussi piquante qu'elle puisse être - je prendrai sur moi)



2. Une paire de bottes : des Neosens Roccoco, parce que j'ai déjà une paire de cette marque et qu'on est divinement bien dedans, qu'elles sont magnifiques, rétro et classe, chic et élégantes... 




3. Du parfum, pour faire la belle avec mes sublimes bottes et ma guitare :)
En ce moment je jette mon dévolu sur Flowerbomb de Viktor&Rolf


4. Une soirée romantique et beaucoup plus encore parce que affinités avec un prince agréable. Note que je ne suis plus trop exigeante et que je n'ai pas demandé Le vrai, le seul et l'unique. (C'est beau de grandir, je m'admire), (ce cadeau 4 ne pourra se réaliser sans les 2 et 3...) 




5. Le coussin chauffant chat chez Nature et Découverte, même si mes soirées solitaires plaid/séries/lectures se feront de plus en plus rares en raison du souhait précédent. Mais si jamais il y a maldonne ou oubli de ta part, j'assure mes arrières...

6. Une jupe de flamenco, et pourquoi pas les chaussures qui iraient avec. 


7. Un livre électronique, pour tester et surtout pour emmener en voyage. Enfin, on peut emmener sa bibliothèque en vacances ! Si tu trouves que j'ai été très sage (je te laisse juge), ne te prive pas, tu peux craquer sur l'IPad, ce serait encore plus awsome...













8. LA grande classe : le coffret de tous les cd des Beatles remasterisés. Parce que le matin dans la voiture, c'est LA condition pour être en forme. (Là je t'embrasse sur les deux joues) (Pink Floyd, ça marche aussi)


9. Les deux nouvelles Pléiades du mois de novembre (ou au moins une des deux) :

            


Ou alors, à défaut, si ton budget est trop restreint, sache que tout livre me fera plaisir. Petites indications : en ce moment des envies de Laurie Colwin, le dernier Carrère, Guerre et Paix.

10. Que le monde se porte un petit peu mieux. (Bon, je sais, tu n'es pas magicien).


Merci


                                                                       EmiR


P.S. N'oublie de jeter un oeil chez l'Irrégulière, qui elle aussi, a été très sage !

dimanche 4 décembre 2011

Le premier été

Enorme coup de coeur pour ce roman de la rentrée littéraire passé assez inaperçu. Je n'avais pas lu de critiques dessus (mais après ma lecture, j'ai découvert que pas mal de blogueurs avaient aussi été charmés par ce livre) mais je l'avais repéré mis en avant dans plusieurs librairies, c'est ce qui m'a mis la puce à l'oeil. L'illustration de la première de couverture m'a intriguée, ressemblant étrangement aux peintures d'une connaissance. Bref, Le premier été, un titre simple et épuré, une image qui me parle, je me suis dit : tentons. 


Deux soeurs adultes, Angélique et Catherine, se retrouvent dans la maison de leurs grands-parents qui viennent de décéder. Elles doivent ranger et vider la maison, puis la nettoyer avant qu'elle soit mise en vente. C'est donc tout un passé qui ressurgit à l'occasion de ces fouilles archéologiques dans le monde de l'enfance et de l'adolescence. Les deux filles avaient en effet l'habitude de passer toute une partie de leur été en vacances chez Pépé et Mémé, à la campagne, au vert, dans ce petit village de Haute-Saône. Il leur fallait alors nouer les liens d'amitié avec les gamins du village, toujours un peu farouches... et puis pas très loin, il y avait "les colons", ceux qui venaient de la ville au vert pour la colonie d'été. Catherine se souvient particulièrement d'un été, celui de ses 16 ans, qui semble avoir été dramatique et a bouleversé sa vie à jamais. Elle porte le poids d'un terrible secret, quelque chose qu'elle n'a jamais dévoilé à personne. Sur le perron de la porte de la maison, Catherine va enfin confier ce terrible secret à sa grande soeur, et donc lui raconter (et nous raconter en même temps) ce qui s'est réellement passé ce fameux été. 
Catherine adulte regarde ces événements avec l'amertume et la tristesse du temps passé, du poids du silence et des regrets.

Ce roman est un petit bijou. Bien écrit, tout en finesse, et tellement juste.  Anne Percin a su capter les méandres de cette période si trouble de l'adolescence, durant laquelle les sentiments et les émotions sont exacerbées. Les premières amours, les amitiés éphémères, l'influence du groupe, de la communauté. Etre dans la norme, se fondre avec les autres, ou être celui qui dicte la norme, le meneur... Mais qu'advient-il si on se sent un peu à part ? Et si les autres décident qu'on n'est pas dans le groupe ? Se taire et suivre ? Pas évident d'évoquer aussi subtilement cela... Autre évocation tout à fait juste que j'ai également appréciée : la relation fraternelle entre Angélique et Catherine. Entre adoration, jalousie, haine, complicité, protection et rejet. Il me semble que cette ambiguïté relationnelle est vraiment particulière aux relations entre soeurs... tout à fait différentes des relations frère-soeur. 
Et enfin, autre réussite de ce roman, c'est que chaque page m'a remémoré mes propres souvenirs d'enfance et d'adolescence à la campagne. La description par petites touches de la vie dans un village, l'été... deux mois d'ennui quand on a 13-14-15 ans, qu'il faut vaillamment occuper... Les années 80 aussi, sans cliché, juste ce qu'elles étaient, Madonna, Etienne Daho, les Rita Mitsouko, les BN, Ok. Podium...  La colonie. Le bal, la boum, les racontars. Et toute la nature en été à la campagne : les blés, les prés, la forêt, le jardin où l'on cueille les haricots avec Mémé ! Oui tout cela m'a vraiment beaucoup parlé, et d'autres choses bien plus intimes aussi. Et la force d'un roman, c'est bien de savoir parler à son lecteur...

Une écriture sensible et poétique, tout en discrétion, par petite touche, c'est ainsi qu'Anne Percin mène son récit, au rythme de cette nature estivale, de la chaleur écrasante de cet été, de l'appréhension des corps à l'adolescence et de leurs tourments pour nous amener aux révélations percutantes et surprenantes... La mélancolie est aussi de mise dans ce joli roman, mais jamais on ne tombe dans le mélo. De même la nostalgie n'est jamais mièvre, le temps d'avant n'est ni idéalisé, ni honni, il est évoqué comme ce qu'il était (en cela, le roman m'a fait penser au film de Julie Delpy : Le skylab).

Quelques extraits :
- On plante le décor :
"Tu préférais les chewing-gums aux bonbons mous pour lesquels on se battait avant. Je restais seule avec ma poignée de Kréma goût cerise et je te regardais rêver sur la couverture piquée, devant des vedettes aux coupes de cheveux dynamiques. C'était l'époque où les chanteurs portaient des chemises sans col et des vestes à épaulettes, les chanteuses ressemblaient toutes à Madonna dans Recherche Susan désespérément, avec des mitaines trouées et les cheveux explosés pleins de gel."
-L'adolescence : 
"Mais j’avais seize ans, et s’il y a un âge où il faut faire des efforts, c’est bien, celui-là. A seize ans, la peau n’est pas un rempart assez solide pour se passer de carapace. Il faut des déguisements, des masques, pour supporter le regard des autres sur soi alors qu’on ignore totalement à quoi on peut ressembler."

"Tous les crève-coeurs de l'enfance sont des douleurs saignantes qui se referment et laissent des cicatrices. La sagesse n'est rien d'autre qu'un réseau de stigmates."

Grâce à ce roman, j'inaugure enfin ma participation au challenge de la rentrée littéraire chez Hérisson :
1/7




jeudi 1 décembre 2011

La citation du jeudi

  Je ne crois guère aux beautés qui peu à peu se révèlent, pour peu qu’on les invente ; seules m’emportent les apparitions. Celle-ci me mit à l’instant d’abominables pensées dans le sang. C’est peu dire que c’était un beau morceau. Elle était grande et blanche, c’était du lait. C’était large et riche comme Là-Haut les houris, vaste mais étranglé, avec une taille serrée ; si les bêtes ont un regard qui ne dément par leur corps, c’était une bête ; si les reines ont une façon à elles de porter sur la colonne d’un cou une tête pleine mais pure, clémente mais fatale, c’était la reine. Ce visage royal était nu comme un ventre : là-dedans les yeux très clairs qu’ont miraculeusement des brunes à peau blanche, cette blondeur secrète sous le poil corbeau, cette énigme que rien, si d’aventure vous possédez ces femmes, ni les robes soulevées, ni les cris, ne dénoue. Elle avait entre trente et quarante ans. Tout en elle était connaissance du plaisir, celui sans doute qu’on entend d’habitude, mais celui aussi qu’elle dispensait à tous, à elle-même, à rien quand elle était seule et ne se voyait plus, seulement en posant là le gras de ses doigts, en tournant un peu la tête et alors les sequins d’or qu’elle avait aux oreilles touchaient sa joue, en vous regardant ou en regardant ailleurs, et ce plaisir était vif comme une plaie ; elle savait cela ; elle portait cela avec vaillance, avec passion. Allons, on ne peut en parler ; non, ça n’est pas né de l’argile : c’est comme le battement furieux de milliers d’ailes en tempête et il n’y a pas pourtant de matière plus comble, plus lourde, plus enferrée dans son poids. Le poids de ce mi-corps somme toute gracile en dépit de l’évasement des seins était considérable. Des paquets de cigarettes bien rangés derrière elle l’auréolaient. Je ne voyais pas sa jupe ; c’était pourtant là derrière le comptoir, démesuré, insoulevable. La pluie brusque dehors fouettait les vitres : je l’entendais crépiter sur cette chair intacte.

                                                                                             Pierre Michon, La Grande Beune, édition Folio p.20-21 


Chez Chiffonnette