jeudi 26 avril 2012

Autour de Missak

Hier je vous parlais du récit de Didier Daeninckx, Missak, très bien documenté et passionnant à lire.
Aujourd'hui, quelques autres éléments autour de ce personnage emblématique qu'est devenu Missak Manouchian **. 

-Le film L'armée du crime de Robert Guédiguian, que j'ai trouvé très bien fait, mais qui peut peut-être agacer par son côté "édifiant". Je trouve qu'il rend très bien compte de toute la complexité des réseaux de résistance, de la mise en place de la propagande nazie autour de cet événement. Et puis tous les acteurs sont justes. Vraiment, un bon film pour moi.



-Le poème d'Aragon, mis en voix par Ferré (personnellement je ne suis pas fan - trop solennel, trop Ferré... même si je reconnais que la chanson est émouvante avec les choeurs, mais la version que j'aime le mieux est celle que j'ai postée hier, plus épurée). Bon je préfère vraiment la version de Bernard Lavilliers.
Les deux :



-Et enfin, l'un des derniers témoins de l'affiche rouge, éclairage intéressant :


** Par pitié, toi qui lis cette page, professeur, élève ou simple lecteur, on prononce ManouCHian, et oui comme "chiant". C'est pas joli joli, mais c'est la bonne et la seule prononciation. Exit les ManouKian qu'on entend à tout bout de champ, car Missak n'a pas créé sa propre ligne de vêtements et n'a jamais fait partie du jury d'une émission de télé-crochet ! 



mercredi 25 avril 2012

Missak

Comment qualifier ce livre ? Roman, oui, mais un peu plus que ça... roman historique, roman-enquête, roman-documenté, docu-fiction...

Missak de Didier Daeninckx est un peu tout ça à la fois, et ce n'est pas pour me déplaire !

1955, on inaugure une "rue Groupe Manouchain" dans le XXème arrondissement de Paris, soit onze ans après la fusillade du Mont-Valérien qui n'épargna aucun des 24 condamnés du groupe Manouchian (en fait si,  la seule femme arrêtée, qui a été décapitée quelques mois plus tard), résistants membres des FTP-MOI. Cet événement servit la propagande nazie puisque ce sont leurs portraits qui ont été placardés sur les murs de Paris en février 44 (la fameuse "affiche rouge" dont on voit une partie sur la première de couverture). Résistants, d'origine étrangère, juifs, communistes, anti-franquistes... tout pour plaire. C'est à l'occasion de cette inauguration que Louis Aragon écrira son fameux poème "Strophes pour se souvenir" qui réhabilitera enfin ces résistants, alors souvent méconnus. Le poème sera ensuite mis en voix par Léo Ferré. 
Louis Dragère, jeune journaliste à L'Humanité, est convoqué par le directeur du journal : il sera chargé d'enquêter secrètement sur l'histoire de Missak Manouchian pour en faire un beau portrait, sans tâche ni bavure qui honorera le parti. Qui était-il ? Que s'est-il vraiment passé au mois de novembre 1943 ? Comment et par qui le groupe a t-il été dénoncé ? C'est ainsi qu'avec ce jeune Louis, on va remonter le fil de l'histoire.... La seconde guerre mondiale bien sûr, mais avant cela, le génocide arménien qui a décimé une partie de la famille de Missak... puis son arrivée en France, le front populaire, la poésie, le communisme, la guerre, la résistance. Va et viens entre les années 38-44 et les années 50 : pleine période d'effervescence du communisme, des bruits courent sur le stalinisme, mais peu de gens y croient. Gueguerre de partis aussi, qui font parfois bien froid dans le dos... Louis Dragère, communiste engagé et convaincu découvre peu à peu une réalité moins florissante sur le parti et ses dirigeants.

Dans ce roman, on croise plein de gens connus, notamment les Aznavourian (voisins des Manouchian, et le jeune Charles qui fait ses débuts à l'Olympia), Krasucki, Charles Tillon, Jacques Duclos...
Alors je sais que Daeninckx a signé un roman, il n'a pas vécu ces événements, Louis Dragère non plus, tout être de papier qu'il est, mais on y croit vraiment et on se laisse porter par cette enquête (qui, en vraie, n'a pas été résolue à ce jour). On tremble, intimidé et impressionné, avec Dragère lorsqu'il rencontre Aragon... on est ému lorsque les arméniens lui racontent l'arrivée en France, le travail, la guerre, la résistance... et la vie au pays dans les années 50, satellite de l'URSS... Autre temps, autres moeurs. La bibliographie montre que l'auteur s'est beaucoup documenté et que les informations sont précises. J'ai appris beaucoup de choses, et découvert aussi toute la complexité des différents réseaux de résistance pendant la seconde guerre mondiale.
Daeninckx fait revivre grande et petite histoire, ce récit est passionnant et instructif. Et puis il y a ces deux histoires d'amour qui se croisent joliment, celle très émouvante et tragique de Mélinée et Missak et celle, toute naissante, du narrateur avec Olga.

Extrait sur l'arrivée des réfugiés en France :
Un diplomate norvégien s'était beaucoup occupé de tous lespeuples déplacés, après la grande guerre, en créant un certificat qui permettait d'aller s'installer  dans un pays qui acceptait d'accueilir les réfugiés. Il a reçu le prix nobel pour ça. A ce moment-là, la France avait besoin de main d'oeuvre. Le "Haut Commissariat auprès des états de Syrie, du Grand Liban (...) accordait les papiers assez facilement pour justifier  d'une promesse d'embauche. Il suffisait de payer un timbre de cinq francs-or, et on obtenait le certificat avec le cachet "retour interdit".

Tout cela est à méditer après le premier tour des élections et de certains chiffres nauséeux... 


Demain, un billet qui complètera celui-ci, sur ce qu'il y a autour de Missak (le poème, le film de Guédiguian). En attendant, la version du poème par Ferré :



mardi 24 avril 2012

Nouveau rendez-vous

Ce nouveau rendez-vous, c'est celui du Mardi sur son 31, initié par Sophie, qui a toujours de bonnes idées !

Le principe est simple et amusant : "tous les mardis, vous ouvrez le livre que vous êtes en train de lire à la page 31 et vous choisissez une phrase. Elle peut être révélatrice du roman, vous plaire par son style, vous déplaire..." 

Ce petit jeu permet de partager les lectures en cours, j'aime bien le principe !

Alors pour ma première participation, une citation de (AVERTISSEMENT : prenez une grande et large inspiration, puis lisez) Tout ce que nous aurions pu être toi et moi si nous n'étions pas toi et moi (vous pouvez relâchez), d'Albert Espinosa . J'ai commencé ce livre hier, la page 31 ne recèle pas les meilleures citations de ce que j'ai lu jusqu'à présent, mais c'est l'jeu. La phrase élue m'a été inspirée par le ciel lourd et gris que je voyais par la fenêtre, pestant de ne pouvoir lire au soleil un 23 avril. 


Nous étions descendus elle et moi dans un hôtel de Fornells et nous regardions la pluie transformer un éventuel dimanche à la plage en une interminable journée d'attente.




vendredi 20 avril 2012

Mademoiselle Julie (avec Juliette)

Moins de billets ces derniers temps, car moins de temps devant l'écran, et moins de lectures... mais plus de temps à l'extérieur IRL ! 
J'inaugure donc une nouvelle catégorie sur mon blog qui regroupera des notes sur des spectacles, des concerts, des expos, sous le libellé "notes d'artistes".
L'idée, c'est de partager mon avis (plus brièvement que sur les livres-je serai moins à l'aise pour parler musique, théâtre, art) sur les "choses" vues récemment. Si jamais ils passent/sont passés près de chez vous, vous pourrez vous faire une idée, et surtout me  donner votre avis aussi !


Ouvrons le bal avec une pièce de théâtre... 

Mardi je suis allée voir Mademoiselle Julie de Strinberg, dans une mise en scène de Frédéric Fisbach. Cette création avait été présentée au festival d'Avignon en 2011.


La veille d’une nuit d’été de la Saint-Jean, le père de Julie s’absente pour la soirée et elle en profite pour improviser une petite fête qu’elle passe avec ses valets, entre autres : Jean et Christine. Julie tente de séduire Jean, plus ou moins sous les yeux de Christine sa fiancée.. Lutte d’amour comme lutte des classes, entre drame et tragédie, questionnements sur le désir, les rapports entre les hommes et les femmes, l'éducation... Peu à peu l'étau se resserre autour du personnage de Madmoiselle Julie qui brave ainsi les conventions du XIXème siècle. En 1888, la pièce de Strinberg est un scandale et elle est censurée dans de nombreux pays. 

Aujourd'hui, décalage et distance, c'est avec un autre regard qu'on la voit. L'attitude de  Julie est provocatrice certes, mais elle n'a plus ce goût du scandale...


 
Autant le dire tout de suite, la star, ce qui vaut le détour, ce qu'on voit et qui illumine cette pièce et dès le début, c'est ELLE... Juliette est Julie, oui Juliette Binoche, que je n'avais encore jamais vue au théâtre. Elle interprète ce rôle à la perfection, tour à tour séductrice débordant du désir d'aimer et d'être aimée, manipulatrice, hystérique, femme-enfant et en toutes circonstances, flamboyante dans  sa robe à paillettes dorées ! Je suis conquise par sa prestation.

Le parti-pris de la mise en scène m'a bien plu aussi : transposition dans le monde contemporain : cuisine Ikea, grande baie vitrée*, jeunes gens qui se trémoussent et se déhanchent sur des tubes récents, et comme toujours dans les soirées, une 
contre-soirée cuisine, où il se passe bien plus de choses !!
(*Et oui cette grande baie vitrée fermée sépare le spectateur des acteurs, on les entend donc assez mal (même s'ils ont des micros, le rendu est très étrange). Heureusement, la baie finit par s'ouvrir, distance abolie.)




Les points que j'ai moins aimés : ce sont les deux autres acteurs... Particulièrement Nicolas Bouchaud qui joue le rôle du valet, Jean, et qui traîne pourtant un accent parisien à la fin de ses phrases qui ne collent pas vraiment avec le personnage !!! Et puis je trouve qu'il manque de conviction, on ne le sent pas toujours "dans son rôle". Des mots parfois inaudibles, c'est dommage... Idem pour Bénédicte Cerutti. J'ai un peu eu l'impression que ces deux-là étaient là "parce qu'il le fallait"... Ou alors était-ce l'effet de la première représentation dans la ville ?

Pour finir, une mention spéciale aux figurants (les autres valets et serviteurs) qui se démènent beaucoup dans le fond de la scène... ils vont bien entretenir leur corps ! 

En bref, un avis mitigé, mais le positif prend le dessus, à voir pour Juliette. Sa Julie correspondait assez bien à l'image que je m'en était faite en lisant la pièce... bien que le souvenir de cette lecture soit très très lointain ! (Par contre, vous l'aurez compris, mon Jean n'était pas tout à fait comme ça !)

Et vous ? Avez-vous vu cette pièce ?
Pour info, elle sera jouée à l'Odéon du 18 mai au 24 juin. 

lundi 16 avril 2012

Zulu

Incipit en italique : le récit d'une exécution devant un enfant zoulou horrifié, Ali, qui voit son frère et son père mourir sous la torture. Ca se déroule dans un bantoustan de l'Afrique du Sud, sous l'Apartheid,  lors de la guerre fratricide entre les partisans de l'ANC et l'Inkatha (deux organisations qui combattaient les discriminations raciales). Le ton est donné : l'auteur n'épargnera aucune violence et n'enjolivera pas la réalité pour son lecteur. Oui, de toute façon c'est un thriller... 


Aujourd'hui, l'Apartheid est terminé. Ali Neuman a bien grandi, il est devenu le chef de la police criminelle de Cape Town, vitrine de l'Afrique du Sud, où se côtoient des villas sécurisées et infranchissables, de sublimes plages, et les township dans lesquels règne la loi des gangs. Accompagné de ses  deux bras droits, Brian Epkeen, afrikaner, et le plus jeune des trois, Dan Fletcher, métis, il arrive sur les lieux d'un crime : découverte d'un corps massacré et drogué par un mystérieux cocktail, dont une des molécules reste inconnue. C'est celui de Nicole Wiese, jeune fille blanche de bonne famille. Pourquoi, qui, comment ?
Les enquêteurs commencent à suivre la piste d'un dealer de drogue, piste qui mène à un gang du township. Plus ils avancent et plus ils sont confrontés à la violence. Les cadavres pleuvent. Des drogues inconnues qui mettent les cibles dans un état d'une extrême violence. Des rites et des scansions zoulous qui sèment le trouble. Les petits gangs n'agissent pas seuls, l'envergure de ces crimes est bien plus grande, au-delà des township...



Je ne lis pas souvent de thrillers ou de romans noirs, et là je crois que j'ai eu ma dose pour un petit moment... J'ai trouvé ce roman assez génial, mais sa lecture est très éprouvante
Une intrigue bien ficelée, dans laquelle on avance avec moult rebondissements, des liens entre les différents personnages et leurs histoires qui se tissent et se recoupent assez subtilement. Tout ce qu'il faut d'ultra-violence avec à plusieurs reprises des scènes vraiment insoutenables (personnellement je n'aurais pas été contre en lire un peu moins).  
Ce que j'ai d'autant plus apprécié dans le livre de Caryl Férey, c'est que ce n'est pas uniquement un très bon thriller : c'est aussi un roman politico-social extrêmement bien documenté sur l'histoire de l'Afrique du Sud de l'Apartheid à nos jours. Beaucoup d'informations (pour ma part des révélations aussi car je ne connais pas spécialement bien l'histoire de ce pays) qui font froid dans le dos. Et la misère des township, la drogue, la prostitution, le sida, les gosses des rues qui peuvent mourir dans la plus grande indifférence. Portrait d'un pays ravagé et corrompu, à la veille de la Coupe du monde de football... Ce n'est pas le fol espoir pour ce continent après la lecture de ce roman. C'est un constat désarmant et amer, on a juste envie de se demander pourquoi ? Pourquoi ça marche pas ? Pourquoi c'est si dur de s'en sortir ? Autant les scènes de crimes ont certainement été exagérées pour les besoins du genre (quoique ?) - autant la description de la vie dans les township, de la corruption, de ces réseaux qui donnent le vertige et la nausée me semblent assez réalistes. L'écriture est sèche et incisive, efficace. Difficile de lâcher le livre, une fois rentré dans cette spirale infernale. Vertige assuré.


J'aime qu'un roman, en plus de me raconter une histoire, m'apprenne des choses et me pousse à m'intéresser à un domaine que je ne connais pas, c'est le cas avec Zulu. J'attends avec impatience la sortie du prochain roman de Caryl Férey qui aura pour contexte l'Argentine. 


Les avis de Stephie et Lili, toutes deux aussi retournées que moi lors de leur lecture... 



Cher lecteur, quelques précautions  avant de lire ce livre (un lecteur averti en vaut deux):
- ne pas lire ce livre avant de dormir... cauchemars assurés.
- ne pas lire ce livre comme ça au-hasard-je-sors-mon-poche-dans-toutes-les-situations : genre en surveillance d'examen blanc. Ma mine déconfite a davantage effrayé les élèves que leur sujet... 



Ce billet sera ma participation à la deuxième édition du challenge de Sophie : Une année... Des livres..., l'année 2008 ayant été choisie cette fois-ci.